Vu du promontoire, à la sortie nord du village, le chemin le reliant à la ferme des Blanchard ressemble à un ruban blanc posé sur un parterre de verdure. Tout au fond, à l'extrémité du ruban, un point noir suivi d'un nuage de poussière, avance lentement. On entend déjà le crissement des pneus sur les gravillons de cette ancienne voie romaine. C'est la De Dion-Bouton de Manolo le berger.
Manolo travaille chez la Lucie depuis quinze ans. Il a mis toutes ses économies dans l'achat de cette automobile, et aujourd'hui il la sort pour la première fois. Il vient juste de fixer la « plaque » sur le tableau de bord. C'est un petit rectangle de cuivre de cinq centimètres sur trois où sont gravés le nom et l'adresse du propriétaire ; avec ça il est en règle. Et c'est avec un bruit de cliquetis caractéristique de frein à main que la De Dion s'immobilise devant l'unique café du village.
Le seul témoin de cette arrivée, c'est un client, assis en terrasse devant un verre vide. C'est un des trois désocupados de la commune. Personne ne connaît son véritable nom. Ici on l'appelle le Bouteille. C'est un petit bonhomme d'un mètre cinquante-cinq, curieusement habillé d'un sac qu'on utilise habituellement pour le transport des pommes de terre. Un trou au fond pour passer la tête et deux autres pour les bras. Pour compléter le tableau il faut préciser que ce n'est pas un bourreau de travail. Il paraît qu'il a deux mains gauches, mais il n'a pas la langue dans la poche.
— T'as gagné à la loterie nationale, Manolo ?
N'obtenant pas de réponse, après un instant de silence il ajoute :
— Par quel miracle ta sorcière de patronne t'a donné congé aujourd'hui, elle prépare encore quelque messe noire ?
La mère Blanchard, la Lucie comme on l'appelle ici, a en effet la réputation d'avoir le mauvais œil ; on la dit capable de jeter un sort à un ennemi qui va se tordre de douleurs, on la soupçonne d'avoir provoqué la perte des deux cochons de la Sophie, qui est paraît-il la copine à monsieur Blanchard son mari. Les objets non plus ne sont pas à l'abri de son influence ; une poutre s'est cassée dans une bergerie, c'est la Lucie. Un mouton piqué par une vipère, c'est la faute à la Lucie. Bref la Lucie, c'est Lucifer.
Pendant ce temps le cercle des curieux s'est agrandi pour voir l'auto de Manolo ; quelques commentaires sur la mécanique, deux ou trois coups de pieds dans les pneus (il paraît que les connaisseurs le font), un gamin appuie sur la corne qui émet un mugissement semblable à celui d'une vache qui refuse de donner son lait.
Le Bouteille, véritable moulin à paroles, toujours prêt à lancer des « piques inflammatoires », demande alors à Manolo :
— Les amours avec ta patronne, ça marche ?
Sans répondre, Manolo se saisit de la manivelle, et au quart de tour la De Dion se met en marche. Dignement, il monte sur son char, ajuste ses lunettes, referme sa cape de voyage et, tenant le volant de la main gauche, il desserre le frein extérieur à la carrosserie de sa main droite. Aussitôt le fauve bondit et à plus de quarante kilomètres heure, il descend vers la ville.
— Dis donc, Bouteille ! C'est le Milou qui parle. Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans cette histoire entre Manolo et la Lucie ?
— Il n'y a que toi qui n'est pas au courant. La Lucie a le béguin pour son berger, et malgré tous les pouvoirs qu'elle a, Manolo ne veut rien entendre à ce qu'il paraît. À moins que ! Peut-être qu'il a peur du père Blanchard… Sauf s'il y a quelque part une autre copine. Pour la Lucie, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins, Manolo devrait se méfier davantage, des fois qu'elle se lasse de sa résistance ; le pauvre bougre ne serait pas à la fête. Je ne voudrais pas être dans ses souliers à ce moment-là.
Sur ces paroles, le petit groupe se disperse : le Milou rentre au café, le Bouteille s'éloigne, il se dirige vers le haut du village, sans doute pour voir si d'aventure il ne rencontre pas quelqu'un pour bavarder, puisque c'est son principal travail de la journée. Pour l'instant, il n'y a plus âme qui vive, le village ne se ranime que lorsque survient un événement. Par exemple, vers quatre heures, le courrier arrive. C'est le minibus de Lucien Tridan dont l'impériale est chargée de sacs de pains. Il porte aussi quelques denrées alimentaires commandées par certaines personnes âgées qui ne peuvent pas aller à la ville chercher elles-mêmes leurs commissions, une bouteille de gaz pour le premier adjoint, un sac de Totaliment pour animaux, et quelques voyageurs. C'est le rituel du samedi. Ensuite le courrier repart pour le village voisin et c'est à nouveau le calme que seul trouble parfois le cri d'un corbeau égaré dans ces montagnes.
Ainsi s'écoule lentement la vie sans histoire ou presque sur ce piton rocheux. Sauf…
Sur le ruban blanc, cette fois côté sud, un petit point noir à l'horizon avance lentement suivi d'un nuage de poussière. Tel un précurseur du rallye des sables, Manolo revient. Sa mécanique ronronne régulièrement et semble ne pas s'apercevoir que la montée est rude :
Une véritable place forte, ce village.
La De Dion vient de prendre le 202ème virage. À présent, il ne reste que quatre cents mètres de ligne droite et ce sera l'arrivée de l'étape au bistro, avant d'entreprendre le dernier tronçon qui les ramènera, Manolo et sa mécanique, jusqu'à la ferme des Blanchard.
Voici la place. Docilement, l'auto vient se ranger devant l'enseigne : « Chez Étienne », Café Restaurant, Spécialité de sanglier.
Après une journée passée à la ville, notre homme se doit de raconter les dernières nouvelles, le marché ; la foire aux agneaux, c'est ce qui est le plus intéressant pour lui, n'est-il pas berger ? Il rêve d'avoir son troupeau personnel ; fini de garder pour les autres. Hélas, le bétail est cher, il n'est pas assez fortuné pour pouvoir s'établir à son compte. Et puis il vient d'acheter cette automobile. Tant pis, il gardera encore les moutons de la Lucie.
Manolo raconte ensuite l'épisode des gendarmes. Un véhicule pareil, conduit par un berger, ça ne passe pas inaperçu. Les gendarmes donc l'ont arrêté pour contrôler ses papiers et sa voiture. Et Manolo de raconter :
— Ils ont même contrôlé si la « plaque » était en place et si elle était bien à mon nom ; heureusement que je venais de la poser ce matin avant de partir de la bastide. C'est la Lucie qui me l'a offerte, elle l'a fait graver la semaine dernière par un marchand ambulant. Brave Lucie, elle a bon cœur.
Sur cette affirmation qui ne semble pas partagée par tous, il se rapproche de son auto et, faisant un geste d'adieu à la ronde, il se saisit de la manivelle et hop…
Rien !
… Deuxième tour de manivelle… Rien. Troisième, puis quatrième tour ; le moteur reste muet. Le cercle se forme autour de lui.
— Qu'est-ce qu'il y a ?… Elle ne part pas ?
— C'est bizarre, elle a pourtant très bien démarré ce matin.
Manolo commence à transpirer, il tourne cette manivelle de plus en plus vite… Aucun résultat. Il s'arrête, découragé.
— Demandez-moi l'âge d'une brebis, je connais ; mais une auto, on ne peut même pas lui regarder les dents. Il faut pourtant que je rentre jusqu'à la ferme.
Personne au village n'est capable de dépanner une machine et surtout pas un moteur à explosion.
— Si on la poussait, avec la pente elle pourrait démarrer, suggère le Bouteille qui a aussi assisté à la scène.
Sitôt dit sitôt fait, Manolo s'installe aux commandes et presque tous les autres poussent. Sauf le Bouteille, ça le fatiguerait. Et comme prévu, la voiture démarre, parcourt une centaine de mètres, effectue un demi-tour, remonte jusqu'au village, puis toussote et s'arrête à nouveau.
— Ta voiture est capricieuse, elle ne veut pas monter chez les Blanchard !
On fait un demi-tour en la poussant vers la descente. Nouveau signe de bonne volonté du moteur qui expédie vers les pousseurs un nuage bleuté agrémenté du ronflement sympathique d'une mécanique en bon état. Cette fois Manolo continue la descente jusqu'à la ferme du Jeannot à un kilomètre de là, fait un demi-tour impeccable dans la cour et remonte vers le village en enfonçant l'accélérateur au plancher avec de toute évidence la ferme intention de franchir la ligne fatidique qui semble bloquer sa mécanique. Peine perdue : à cinquante mètres de la fontaine, sa capricieuse est prise de hoquets et une subite extinction de voix la stoppe tout près du grand bassin.
On ne rit plus. Le cercle se forme autour de Manolo. Le capot soulevé, tous regardent à l'intérieur mais personne ne comprend.
— Mais pourquoi cette satanée mécanique refuse d'aller plus loin ?
— Qu'est-ce que tu as dit ? J'ai bien entendu, tu as dit satanée ! Eh bien voilà, il fallait y penser ! Va donc chercher le curé, il n'y a que lui qui peut te tirer de ce mauvais pas.
Les paroles d'Étienne reçurent l'approbation générale. Pourquoi pas ? C'est l'homme de toutes les situations. Il est aussi Monsieur le Maire du village, il pratique la radiesthésie, et dans ce domaine sa renommée n'est plus à faire. Prévenu par le fils de l'Étienne, Monsieur le Curé arrive avec pour tout outillage son inséparable pendule, on va voir ce qu'on va voir.
Se positionnant devant le moteur de la De Dion, il règle la longueur du fil du pendule, place son bras le long du corps pour assurer la stabilité et observe les mouvements de la petite boule, qui pour l'instant s'obstine à tourner, à faire des ronds, bien ronds. De la main gauche il touche à tour de rôle la magnéto, les bougies etc. Le pendule tourne toujours. S'approchant alors du réservoir qui est fixé sous le capot près du fond du tableau de bord, les mouvements de rotation commencent à s'ovaliser.
— Ah ! Nous approchons, qu'y a-t-il de l'autre côté ? Il faut voir dans la cabine.
Joignant le geste à la parole, il ausculte le tableau de commande. Près du volant, le mouvement s'ovalise davantage. Touchant la « plaque » fixée là tout près, il devient franchement pendulaire. Avant, arrière, avant, arrière, semblant désigner le corps du délit. La sentence tombe, brutale :
— Corpus delicti. Enlevez donc cette plaque et partez.
Deux coups de tournevis suffisent à Manolo pour s'exécuter, il décroche la plaque du tableau de bord, la tend à monsieur le curé et se précipite sur la manivelle : au quart de tour, le moteur démarre.
Dans la pétarade du départ et entouré d'un nuage de fumée, on a pu voir et entendre le curé murmurer :
— Alors ça ! Je n'aurais jamais cru… Maudite Lucie.
Fin de l'extrait — Chapitre 3
La plaque gravée par la Lucie était ensorcelée. Le pendule du curé-maire l'a prouvé. Mais l'affaire entre Manolo et la Lucie n'en est qu'à ses débuts dans Le Berger de Théopolis.