Couverture La Tofana, vieille bourrique de Provence

Roman du terroir · Georges Terlon

La Tofana, vieille bourrique
de Provence

Chapitre 2

Le missel et l'enveloppe rouge

C'est l'avant-veille de Noël à la ferme d'Eygriaire. On prépare la crèche, on fait la soupe de courge. Et Thomas, envoyé chercher les santons au grenier, fait une découverte qui va tout changer.

Début du chapitre

Ce samedi matin-là, avant-veille de Noël, sur l'autre versant de la montagne, à la ferme d'Eygriaire, et malgré la présence de Simon Chauvin, bien rangé au frais dans le grenier, à l'étage au-dessous on prépare la crèche sur le pétrin. Ce meuble, depuis fort longtemps, n'est plus utilisé pour pétrir, mais seulement pour conserver les miches de pain déjà cuites, qu'une fois par semaine on apporte du village ; et à Noël pour y faire la crèche dessus.

Gilberte, maman de Thomas et Solange, maltraite bruyamment un grand morceau de papier kraft pour fabriquer la grotte qui doit abriter la Sainte Famille. Ce qui a pour résultat d'agacer la Tofana, occupée à découper en cube une grande tranche de courge rouge, pour en faire une soupe dont la consistance est légendaire.

— Gilberte ! Je ne veux pas que tu mettes des punaises pour faire tenir ta montagne. Il y a déjà bien assez de trous sur ce pétrin. N'en fais pas d'autres.

Comme d'habitude le ton est sans appel. Solange regarde sa maman et lui murmure :

— Pourquoi elle te parle comme ça, grand-mère ?

Gilberte pense la réponse, mais ne la formule pas. Elle s'adresse à son fils Thomas.

— Monte au grenier, cherche la boîte où sont rangés les santons. C'est une petite caissette en bois. Elle doit être posée à côté du rouet derrière la porte d'entrée.

Le mot grenier est magique. C'est le lieu où Thomas, avec son imagination de jeune garçon, s'identifie à un explorateur. Il y a tant de trésors à découvrir. Peu importe la température hivernale qui y règne, il ne se fait donc pas prier pour aller à la recherche de la boîte à santons. Sa mère a dit : derrière la porte à côté du rouet. C'est quoi un rouet ? Il a déjà vu cet outil, mais il ignore totalement comment ça marche. Il y a : une pédale, une grande roue, une grosse bobine. Un instant il s'attarde sur l'instrument en essayant d'en comprendre le fonctionnement.

Tout à coup il se remémore la commission dont il est chargé.

— Ah oui les santons ! J'oubliais.

Il prend la caissette qui était effectivement à côté du rouet et s'approche de l'escalier. Avant de descendre, il jette un coup d'œil dans ce mystérieux grenier. Le grand-père est au milieu posé sur deux caisses vides. Un peu plus loin, d'une autre caisse émergent des déchets de jouets en bois qui attendent une improbable réparation, un cheval à bascule, un lit de poupée, un jeu de jacquet, et tant d'objets dont il n'a pas le temps de faire l'inventaire. Une malle attire son attention. Il soulève le couvercle, elle est pleine de livres. À tout hasard il en prend un en main. D'un geste il essuie la poussière qui dissimule une superbe couverture en cuir. Le livre est doré sur tranche. C'est un missel. Thomas l'ouvre, sur la première page un nom désigne son propriétaire, Michel Richaud. Thomas s'interroge.

— Comment le livre de messe du boulanger du village est arrivé dans le grenier de mon grand-père ?

Au milieu il y a un marque-page. C'est en réalité une feuille de papier pliée en deux. Thomas l'ouvre et lit :

Surprise !!!

Si c'est un garçon, je convaincrai Simon de l'appeler Michel.

Ne fais pas cette tête, personne n'est au courant, c'est mon secret.

Ta grignette

Thomas fait deux pas vers la porte, à cet instant sa mère s'impatiente au bas de l'escalier.

— Alors ! Ces santons, ça vient ! Tu ne trouves pas ?

Thomas quitte précipitamment le missel sur le meuble près de lui. C'est le cercueil du grand-père.

— Oui m'man ! J'arrive.

La grande horloge déclare bruyamment qu'il est midi, et par habitude elle le répète. Pour la Ju, l'heure c'est l'heure, elle éparpille les assiettes, pose la marmite fumante sur quatre tomettes assemblées et collées sur une planchette en guise de dessous de plat, et lance un retentissant « à table », puis se tournant vers Solange :

— Va chercher ton père, il n'a pas entendu.

Thomas et sa mère suspendent immédiatement la pose des santons. En moins de deux minutes, cinq cuillères à soupe martèlent le fond des assiettes. Habituellement la conversation est sans intérêt pour les enfants. Seulement quelques mots toujours en rapport avec les travaux en cours.

La grand-mère ne supporte pas que les enfants se mêlent des affaires des grands. À chacune de ses tentatives, Thomas s'est entendu répondre :

— Tu parleras quand les poules auront des dents.

Mais aujourd'hui la Ju n'a pas levé la tête lorsque Thomas s'est adressé à sa mère.

— Dis maman, pourquoi je m'appelle Thomas ? Comment on choisit un nom ?

Quelques secondes de terreur suivent. Une seule cuillère continue de battre le fond d'une assiette, celle de la grand-mère.

Encouragée par le silence de la Ju, Gilberte se hasarde à répondre.

— C'est Thomas Chauvin, qui a construit cette ferme, il y a fort longtemps. Ensuite elle a appartenu à son fils Victor Chauvin, puis à ton grand-père Simon. C'est en l'honneur de ton ancêtre que nous t'avons baptisé ainsi. Maintenant c'est toi le nouveau Thomas Chauvin.

Pas de réaction, la Ju ne lève même pas la tête. Elle continue lentement, très lentement à ingurgiter sa soupe de courge et réfléchit intensément. « Où il veut en venir le gamin ? » Thomas poursuit :

— Mais alors, pourquoi papa s'appelle Gaston ?

Nouveau silence et puisqu'il n'y a pas d'orage, Gilberte s'enhardit.

— Pour lui, grand-mère… – La cuillère à soupe de la grand-mère s'arrête à mi-hauteur de sa trajectoire – …a choisi le prénom de son parrain.

C'est trop, la cuillère à soupe de la grand-mère redescend dans l'assiette. Que va raconter sa belle-fille ? Le terrain est glissant il faut intervenir, on ne sait pas où cela peut mener. À titre préventif, la Ju sort de ses gonds. Elle explose :

— Et après, tu veux aussi savoir pourquoi Michel s'appelle Michel ! Ça suffit, tais-toi, les enfants ne parlent pas à table.

Héroïquement Thomas tente une ultime question.

— C'est quoi une grignette ?

Paf !! Le bruit sec de la réponse claque sur la joue de Thomas, comme un pétard trouvé dans une papillote. Pour la première fois de sa vie, Thomas reçoit une gifle, et quelle gifle ! Son père s'indigne et ose enfin s'interposer ouvertement en faveur de son fils.

— Mais qu'est-ce qu'il te prend ? Pourquoi tu as frappé le petit ? Qu'est-ce qu'il a dit de mal ? Pourquoi tu t'encagnes1 ? Tu es bien agressive. Thomas ne t'as pas manqué de respect. Il a simplement demandé ce que c'est une grignette.

La Ju n'est pas d'humeur à se laisser interpeller, même pas par son fils.

— Je voudrais bien savoir où il a appris ce mot. Sa question n'était pas innocente, et il n'a pas volé le soufflet qu'il a reçu.

Sur ces mots qui laissent beaucoup d'interrogations, chacun s'intéresse à nouveau à son assiette, tout en se promettant mentalement d'en savoir davantage. Après mûres réflexions Gaston revient à la charge.

— À présent, je veux savoir. Puisque tu t'estimes offensée, c'est que tu penses être en cause, et que tu as une définition du mot. Alors éclaire-nous. Cette fois c'est moi qui te pose la question. Est-ce que j'ai droit aussi à une gifle si j'insiste ? C'est quoi une grignette ?

La Ju est interloquée. Son fils ose lui tenir tête. Elle prend la couleur du contenu de son assiette. À moins d'être foudroyée par une crise cardiaque, le cumulo-nimbus est prêt à lâcher des tonnes de grêle. Gilberte comprend que l'instant est grave. Il y a déjà un mort au grenier, on n'a pas besoin d'un supplément. Quoique ! Dans ce cas… Enfin elle s'en mêle.

— Moi je peux répondre. On ne va pas se chamailler à cause de ça. Une grignette c'est une petite fente. Par exemple, lorsque le boulanger prépare la pâte à pain, avant de mettre les miches au four, il fait à l'aide d'une lame de rasoir des incisions sur le dos de chacune. C'est ce qui s'appelle une « grigne ». En cuisant, elles s'ouvrent et prennent la forme de fentes. Donc on peut dire qu'une petite grigne c'est une grignette. Vous voyez, il n'y a pas de quoi se fâcher.

Gaston ne comprend toujours pas la réaction de sa mère. Tout n'est pas expliqué. Gilberte, consciente de l'importance de faire diversion, meuble le silence qui suit.

— À propos de pain, il faut peut-être penser d'aller en chercher au village. C'est samedi, le Richaud a dû préparer notre sac.

Gaston explique que la semaine précédente ils ont convenu, son frère jumeau et lui, que cette semaine c'est Roland qui viendra les ravitailler en pain, pour à cette occasion, parler affaires avec sa mère. Gaston ne sait pas encore que Roland est alité avec une forte fièvre.

— C'est lui qui a insisté.

L'atmosphère est un peu moins tendue grâce à l'intervention de Gilou. C'est presque un soulagement lorsqu'en fin de repas le fromage de chèvre arrive sur la table.

1 S'encagner : se mettre en colère, s'emporter (expression provençale).

Fin de l'extrait — Chapitre 2

Qui est la « grignette » ? Qu'est-ce que le missel du boulanger faisait dans le grenier de Simon Chauvin ? La Tofana a ses secrets — et Thomas vient de tirer le premier fil.

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