Robert Bourillon, célibataire quarante-et-un ans, l'homme le plus riche du village, arrive de grand matin au point P, mais il n'est pas le premier ; la « Baguette » l'a précédé. Son arrosoir est déjà suspendu à la fontaine, et elle en fait le tour comme à l'accoutumée, en inspectant consciencieusement les abords.
La Baguette c'est le surnom de la mère du maire Jean Durieu. On l'a surnommée ainsi à cause de sa maigreur. On dirait une baguette de pain rassis, à la différence qu'à moins d'être moisie, la baguette de pain n'a pas de barbe.
Toute de noir vêtue, un chapeau à large bord éternellement vissé sur la tête, et un tablier qui a probablement été changé aux environs de Pâques l'année dernière. Bref le prototype parfait du répulsif universel.
Une de ses « amies » a dit : Celle-là pour la faire maigrir il faut lui tirer un os. Donc la Baguette, première arrivée à la source, semble chercher quelque chose. Elle écarte du pied les herbes qui entourent l'acacia, se baisse à plusieurs reprises, puis soudain arrête son manège, saisit son arrosoir qui n'est pas plein, et s'en va.
— La place est libre, Monsieur Bourillon.
Le Robert, surpris, ne dit mot. Pourquoi ce départ subit ? Est-ce qu'elle a trouvé quelque chose ? J'espère que non… surtout pas elle. Il suspend son arrosoir à la fontaine, et jette un coup d'œil vers les fenêtres de la Sophie qui habite juste en face. Un observateur un tant soit peu perspicace aurait compris la situation. Sophie Gaubert, épouse de Jacques, a un admirateur, ou plus peut-être, en la personne de Robert Bourillon. Mais personne n'était là pour s'en apercevoir.
C'est l'heure où chaque foyer dépêche son préposé à la corvée d'eau potable, et c'est ainsi qu'arrivent successivement la Louise, le Lucien, l'Édouard puis la Sophie. Chacun dépose son arrosoir sur le rond et la discussion s'engage. C'est l'Édouard, qui voyant qu'il est sur la quatrième position de remplissage — ce qui signifie qu'il a, au plus vite, quarante minutes d'attente — ouvre le débat sur la question de l'eau.
— Je me demande pourquoi le Jean ne veut pas capter la source du Vincent.
Le Jean, c'est le maire et le Vincent, un conseiller municipal qui possède un pré sur les hauteurs de la commune. Au pied de ce pré, une touffe de roseaux laisse supposer qu'une source est proche. Le Lucien Payan, retraité de la SNCF et également conseiller municipal, explique alors que la source n'appartient pas au Vincent, mais à monsieur Guédon.
Ce monsieur, non résident, est propriétaire du terrain directement en amont. Personnage influent, il est dangereux, sinon impossible, de tenter l'expropriation, parce que site classé, sans provoquer les foudres des « manitous » du patrimoine.
La Sophie explose.
— C'est inadmissible : qu'un maire qui voit que sa commune crève de soif, et qui sait qu'il existe une source importante, ne fasse pas l'impossible pour amener cette eau à la fontaine. Même si elle appartient à un Monsieur aussi influent soit-il, c'est tout simplement criminel. Il est grand temps de lui dire : vous êtes incompétent, Monsieur le Maire, démissionnez !
C'est à cet instant qu'arrive le Joseph Pellegrin facteur de campagne, chargé de la distribution dans tous les écarts1.
— Ce ne sera pas nécessaire Madame Gaubert, dans quelques mois il y aura de nouvelles élections. Faites donc une autre liste et prenez-en la tête.
Visiblement le Joseph est partisan du maire en place Jean Durieu. Conscient que la majorité de l'assistance n'est pas de son côté, le Joseph tourne les talons ; il n'a pas besoin d'eau.
Dès que « l'air est pur », la Sophie reprend :
— Vous avez remarqué ce ton ironique : faites donc une autre liste, et prenez-en la tête. Eh bien, pari tenu, Monsieur Pellegrin, nous allons faire une autre liste, et cette fois le Jean ne pourra pas tricher comme il le fait d'habitude. Il a obtenu le premier mandat on ne sait comment, et les deux autres il les a volés. Mais c'est fini je veillerai au grain.
Le Robert découvre une nouvelle facette de « sa » Sophie. Il voudrait bien la calmer, mais pas en public. Il n'a pas le droit de se permettre la moindre familiarité. Non, il ne faut pas qu'elle s'investisse dans les affaires de la commune. Et puis Jacques, le mari de Sophie est son ami. Le Robert lui a plusieurs fois prêté de l'argent pour acheter des terres et ce, malgré que le prêt précédent n'était pas entièrement remboursé. Sophie est-elle capable de gérer une commune ? Il en est là de ses réflexions, lorsque la voix du Lucien le ramène sur terre.
— Puisque tu sembles bien renseignée Sophie, explique-nous comment le Jean a fait pour tricher aux élections ?
Sophie est appuyée au rond de la fontaine, Lucien, Édouard et Robert lui font face et forment un demi-cercle. Elle enchaîne :
— Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi, lors de chaque dépouillement, le poêle à bois situé au centre de la toute petite pièce qui sert habituellement de salle du conseil est allumé ? Même s'il ne fait pas froid ? Eh bien vous allez comprendre !
Sophie toujours appuyée au mur, mime la scène.
— Le maire se tient dos au mur, d'où impossibilité de voir par-dessus son épaule. À sa droite, un scrutateur compte les enveloppes, puis les passe à celui de gauche, qui en extrait les bulletins, tous les bulletins. Il les dépose devant le maire qui les range devant lui, à l'envers, sans annoncer leur teneur.
Ceci terminé il demande : combien y a-t-il d'enveloppes ? 52, combien y a-t-il de signatures ? 52. Donc c'est juste, nous pouvons commencer. Il prend le premier bulletin, le porte à sa hauteur, lui seul peut voir ce qui est écrit dessus. Il annonce :
— Jean Durieu, Lucien Payan, Albert Magnan, Louise Davin…
Puis il dépose de nouveau le bulletin à l'envers, pile de gauche. Les deux secrétaires de séance, une liste des candidats posée devant eux, cochent une case à chaque annonce de nom dans la colonne y afférant. Le Jean prend le deuxième bulletin et lit : Jean Durieu, Lucien Payan, etc. Même chose pour le troisième, etc. Lorsqu'il estime avoir suffisamment d'avance, de temps en temps, pour faire vrai, il omet d'annoncer son propre nom. Le dernier bulletin déposé, il prend la pile à pleine main et dit : bon, et bien puisque les comptes sont justes, c'est la loi, il faut détruire les bulletins. En quelques secondes, les pièces à conviction disparaissent dans le poêle à bois. Voilà comment Jean Durieu est resté maire du village pendant dix-huit ans.
— Je vous fais également remarquer que les très rares jours où la mairie est ouverte, vous n'avez jamais vu une secrétaire. Et pour cause, officiellement la secrétaire c'est sa mère. Incapable de composer une phrase correcte, mais apte à signer, elle encaisse tout de même le mandat. Bref, c'est une affaire de famille.
Le Robert est sidéré, les autres aussi. Personne ne s'était posé la question de savoir comment fonctionnaient les affaires de la mairie. Trois personnes et un acacia ont tout entendu, c'est plus que suffisant pour amorcer la tempête. L'arrivée du mari de Sophie met un terme à la discussion.
— Sophie ! Dès que tu auras terminé avec l'eau, il faudra décharger la charrette de foin. J'en aurai besoin cet après-midi pour aller à la coupe de bois. Je viens de voir avec les jumelles que le troupeau qui broutait au Défend s'est détourné de son parcours habituel. Quelque chose l'a perturbé, les brebis sont en train de monter vers la barre rocheuse, je fonce avec les chiens pour les arrêter avant qu'elles ne s'embarrent.
Sans laisser à Sophie le temps de placer un mot, Jacques Gaubert et ses chiens se lancent à la poursuite du troupeau.
— Alors ça, c'est un peu fort, dit Sophie, s'il s'imagine que je vais décharger toute seule une charrette de foin, c'est impossible. Le temps de rattraper le troupeau, le parquer, et revenir, il lui faut au moins deux heures. La charrette ne sera jamais prête pour aller au bois.
— Je viens t'aider Sophie, moi j'ai le temps.
Robert Bourillon, en offrant ses services à Sophie, était loin de se douter des multiples répercussions de son offre.
Sans attendre le remplissage de sa réserve d'eau, Sophie s'éloigne et Robert la suit. Tous deux vont décharger la charrette de foin.
La grange des Gaubert, à quelques dizaines de mètres de la place Théopolis, est contiguë avec une remise, qui appartient au maire Jean Durieu. C'est son hangar pour machines et outils agricoles. Un tracteur et une remorque sont les plus grosses pièces qui voisinent avec une foule d'autres outils à main, fourches, râteaux, bêches, etc. — le tout dans un désordre indescriptible, et sous une couche de poussière qui témoigne du peu d'utilisation par leur propriétaire. La partie mitoyenne avec la grange des Gaubert est réservée à une dizaine de poules, dont le domaine est défini, d'une part, par une séparation en planches disjointes, ce qui permet de voir et entendre ce qu'il y a ou ce qu'il se passe chez les voisins, et d'autre part, par un grillage qui les sépare des outils.
La Baguette est venue à son poulailler, semble-t-il, pour donner un peu de grains à ses poules, ou pour chercher les œufs du jour, à moins que ce ne soit pour tout autre motif obscur.
C'est une position plutôt inconfortable et insolite que la Baguette occupe. Montée sur un tombereau délabré et abandonné depuis plusieurs lustres, elle se maintient en équilibre, à l'aide d'une fourche qui n'a plus que deux dents. L'oreille plaquée contre la paroi de planches vermoulues et disjointes, elle arbore le plus disgracieux sourire de son existence.
Elle est en train de surprendre un secret. Et quel secret ! Le Jacques Gaubert est cocu. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la Sophie exprime bruyamment ses sentiments. Comme si les sons n'étaient pas suffisamment significatifs, la Baguette tente d'avoir confirmation visuelle, par les interstices de la cloison. À présent, sûre de l'information, elle quitte son observatoire et se précipite vers sa maison.
Pendant ce temps, le Jacques arrive au pied de la montagne. Le troupeau, entraîné par quatre chèvres très à l'aise sur ce terrain escarpé, est tout près de la barre rocheuse. Il est urgent d'intervenir, pour le ramener vers un pâturage moins dangereux. Le Jacques Gaubert prend immédiatement la décision qui s'impose : mettant le pouce et l'index en forme d'anneau qu'il porte à sa bouche, il émet un sifflement strident. Les deux chiens s'immobilisent, regardent leur maître qui va leur donner un ordre, et Jacques joignant le geste à la parole :
— Passe amount daou !2
Du bras gauche, il montre la direction et le mouvement de contournement qu'ils doivent faire pour ramener le troupeau. Mais Pompon et Kalou foncent droit vers les bêtes, au risque de les effrayer, et obtenir le résultat inverse. Nouveau coup de sifflet ; les chiens stoppent net, regardent vers leur maître qui redonne l'ordre amount daou suivi du geste circulaire signifiant bien qu'il faut contourner le troupeau.
Cette fois, ils ont bien compris, s'éloignent vers la gauche, montent au-dessus des brebis, et amorcent la descente, tout en pratiquant un mouvement de va-et-vient, qui a pour effet de pousser le troupeau vers le bas. Jacques pousse un soupir de soulagement. Ouf c'est gagné. Bravo les chiens. Pendant quelques minutes il reste là, immobile, il réfléchit à haute voix :
— Il faut absolument que je retourne au village pour aider Sophie à décharger la remorque. Si je laisse les bêtes seules ici, elles vont peut-être se déplacer dans la mauvaise direction. Mieux vaut les diriger vers le parc du Plan, il y a cinq hectares clôturés et elles seront plus près de la bergerie. Tu es d'accord avec moi Pompon ?
Dans le même temps, le Jean sort son tracteur de la remise, enclenche la cinquième et fonce vers le Plan où il n'a pourtant aucune terre. La Baguette remonte en claudiquant vers le rond de la fontaine, des fois qu'il se passe quelque chose. Dans la grange des Gaubert, la Sophie et le Robert placent les dernières fourchées.
Au moment où le Jacques ferme la clôture du pâturage, un teuf… teuf… teuf… résonne au bout du chemin. C'est le Jean avec son dinosaure de tracteur, qui passe devant la bergerie. D'un geste de la main il salue le Jacques et continue sa route, comme s'il voulait aller à la ferme suivante. Il disparaît au prochain virage. Pompon, Kalou et Jacques pressent le pas vers le village. Le teuf… teuf… teuf… retentit à nouveau. Tiens se dit Jacques, il n'est pas allé loin le Jean. En effet sitôt hors de vue, il a arrêté son tracteur, attendu quelques minutes, pour la vraisemblance, et fait demi-tour. Arrivé à hauteur de Jacques, il s'arrête.
— J'ai oublié mon sécateur au village, si tu vas par là je t'emmène.
Jacques est ravi de l'aubaine, ça lui fera gagner une demi-heure de marche. Il grimpe sur un des deux sièges passagers, qui se trouvent au-dessus des grandes roues. Pompon et Kalou, qui ont compris la manœuvre, partent en courant ; ils seront arrivés les premiers au village. Le Jean engage la conversation :
— Je voulais aller au Plan couper quelques gros buissons qui encombrent le chemin, pour monter vers les cerisiers du René. C'est lui qui me l'a demandé. Il n'est pas trop vaillant pour faire ce travail. Il a presque 84 ans, et moi qui suis plus jeune, c'est la cervelle qui m'abandonne. Je suis parti sans emporter les outils, pas de sécateur ni de scie ; mais bon, ça aura au moins servi à quelque chose. Tiens-toi bien Jacques, on va passer le biaou3.
Au village le rond de la fontaine est toujours bien garni. À cette heure-ci, il y a encore l'Édouard, l'Étienne et la Baguette. Lorsque Pompon et Kalou, les deux chiens de Jacques, arrivent et se dirigent vers la maison Gaubert, l'Édouard qui savait qu'ils étaient partis au troupeau s'étonne :
— Pourquoi ils sont déjà là ces deux ? C'est bizarre.
La Baguette se refend d'un rictus diabolique, elle sait, mais ne dit mot ; selon elle, il va y avoir du sport. Au bout de la rue, le teuf… teuf… de son fils arrive, il passe devant la délégation à l'eau potable, et se dirige tout droit vers la grange Gaubert. De la fontaine on ne voit pas la scène, mais on entend le Jacques dire :
— Merci Jean.
Puis le bruit de la grande porte de la grange qui s'ouvre.
À la fontaine la conversation reprend :
— Il paraît que la commune veut vendre cinquante hectares de terres près du torrent, juste en dessous du Roucas Blanc. C'est juste bon pour les troupeaux ; ce n'est pas cultivable, trop pentu et vallonné. Je ne vois que le Jacques Gaubert qui peut être intéressé. Lui a une bergerie là-bas.
La Baguette ne suit plus, elle est sur des charbons ardents ; elle doit absolument savoir ce qui se passe là-haut dans la grange.
— Les terres ne m'intéressent pas, je vais donner à mes poules.
C'est le bon prétexte pour partir, et aller discrètement aux nouvelles. Personne devant les remises, pas de Bourillon ni de Gaubert. Le Robert Bourillon, prudent, est déjà parti. Le Jacques Gaubert en arrivant sur le tracteur du Jean, voyant que la remorque est vide, a bifurqué vers sa maison, pensant y trouver Sophie. Mais Sophie est restée seule dans la grange, pour donner le change à Jacques, remettre un peu d'ordre dans sa tenue vestimentaire et surtout se faire surprendre par son mari, la fourche en mains.
Mais c'est loupé, c'est le maire qui, après avoir remisé son tracteur, se voyant seul dans le secteur, a poussé par curiosité la porte de la grange Gaubert. Le Jean, ce célibataire de cinquante-deux ans, petit, 1 mètre 54 hors tout, mi-chauve, rondouillard, fait le joli cœur auprès de tout ce qui bouge et porte un jupon, quel que soit son âge, comestible ou pas. Apercevant Sophie seule sur ce foin, il frise l'apoplexie, et se dit in petto : et si ça marchait ?
— Sophie… tu es seule ?
Cherchant la réponse lui-même, il tourne la tête à droite puis à gauche, il voit une fourche plantée tout droit dans le foin. Derrière la porte, suspendue à un clou est accrochée une veste qu'il reconnaît comme étant celle du Robert, probablement oubliée lors d'un départ précipité.
Dans la remise à côté, c'est à ce moment que la Baguette éparpille une poignée de grains de blé pour ses poules, puis grimpe à nouveau sur le tombereau qui lui sert de poste d'observation. Elle colle son oreille aux mauvaises planches disjointes de la séparation et entend une voix d'homme qu'elle reconnaît aussitôt. Ce n'est pas le Jacques qui parle, ni le Robert, c'est Jean son propre fils qui tente une manœuvre d'intimidation, voire même de chantage, envers Sophie. Elle le tient en respect avec sa fourche. Jean n'a pas d'autre solution que de battre en retraite. Mais il n'a pas dit son dernier mot, n'est-il pas le maire du village ?
— Réfléchis bien Sophie, Jacques est peut-être intéressé par les terres du Roucas Blanc !
1 Écarts : hameaux et fermes isolées desservis par le facteur rural, en dehors du village principal.
2 Passe amount daou : passe par en haut, en provençal — ordre donné aux chiens de berger pour contourner le troupeau par le haut.
3 Biaou : passage creusé dans un chemin par les eaux de ruissellement — ornière transversale qui fait tressauter le véhicule.
Fin de l'extrait — Chapitre 2
La Baguette a tout entendu. Le maire tient Sophie par le Roucas Blanc. Et le Jacques ne sait encore rien. La fontaine du village n'a pas fini de faire parler d'elle.