— Vous pouvez vous asseoir.
Ce sont les premières paroles que prononce le maître d'école chaque matin. En entrant en classe, les élèves se tiennent debout derrière leur place. Les bureaux sont par groupes de cinq postes solidaires. Chacun possède, tout en haut du pupitre, un trou pour recevoir un encrier. La partie inclinée qui sert de plan de travail est amovible. C'est un abattant qui a pour rôle de fermer l'emplacement où les écoliers posent leurs cahiers, livres et plumiers.
Dès que le maître en a donné l'ordre, ils s'installent, ouvrent leur pupitre et préparent ce dont ils ont besoin pour le premier devoir. C'est une classe unique, tous niveaux confondus, ce qui oblige le maître à donner des devoirs différents sur lesquels ils peuvent travailler, pendant que lui s'occupe avec le plus petit pour lui apprendre à compter en alignant des allumettes par groupes de dix. La Lulu et son cousin René, qui doivent cette année passer le certificat d'études primaires, ont calcul en première heure. Leur problème d'aujourd'hui est une histoire de robinets qui s'obstinent à vouloir remplir un récipient ayant une fuite… Pendant ce temps les deux Jojo font cinq lignes de copie, suivies par une page de lecture sur un livre qu'on appelle le Dumas. Le Roger et l'Émile font le dessin d'un moulin à café que le maître a posé sur son bureau. La première heure terminée, il y a 15 minutes de récréation.
— Vous pouvez sortir !
Aussitôt, dans le plus grand désordre, comme une volée de moineaux, tous se précipitent très bruyamment vers la cour de récréation. Visiblement le jeune instit' n'avait pas prévu ça. Il murmure :
— C'est la première et la dernière fois que ça arrive, je vais y mettre bon ordre.
Exceptionnellement il ne sort pas de suite. Il profite de la première minute de calme pour prendre des notes sur un carnet rouge qu'il extrait de sa poche. Il inscrit :
Toc, toc, toc !!!
Surprise du jeune Frédéric Arnaldi, qui n'attend aucune visite sur son lieu de travail, même pas pendant la récréation. Il lève la tête, reste un moment silencieux, a-t-il bien entendu ? L'appel se répète. Toc, toc, toc !!! Cette fois pas de doute.
— Entrez !
— Bonjour monsieur Arnaldi ! En passant devant l'école, j'ai vu que c'était l'heure de la récréation, alors je n'ai pas résisté à l'envie de revoir cette salle de classe où il y a peu de temps j'étais encore une élève.
Franchement ébahi, le maître regarde cette ex-élève qui ne manque pas d'audace. Il faut vraiment en avoir pour se permettre une intrusion pareille. La jeune fille continue son numéro, elle se présente.
— Je suis Josette Borel, la fille de Gustave et Jeanine Borel, les propriétaires du café-restaurant Chez Gusti.
Le maître n'a pas le temps d'en placer une.
— Mes parents viennent de m'apprendre que vous allez être pensionnaire chez nous, tous les jours pour les repas de midi. J'en suis ravie.
Elle s'installe sur un banc.
— C'était ma place. À côté de moi il y avait Fifine. C'est la fille Payan, le maire du village. Elle a deux ans de plus que moi.
Cette fois le maître l'interrompt.
— Mademoiselle ! Comme vous avez dit vous-même, c'est la récréation, et je dois sortir pour surveiller les élèves. Et si tu n'y vois pas d'inconvénient — en appuyant sur le tu — nous continuerons ce bavardage à midi, chez tes parents.
Puis devenant tout à coup plus familier, et toujours avec un sourire de politesse, il la prend par les épaules et la pousse vers la porte.
— Excuse-moi, mais je dois sortir pour surveiller leurs jeux.
Il hésite quelques secondes puis.
— En ce qui concerne la visite de la classe, c'est le jeudi parce qu'il n'y a pas de cours. Tu peux en parler à ta copine Fifine. Pour le cas où elle voudrait aussi revoir sa place.
Le malheureux vient de commettre une imprudence qui risque de lui coûter cher. Et pendant que Josette s'en va à la recherche de Fifine, il rejoint la cour de récréation.
Pendant ce temps la Josette traverse le village. Elle est si contente de son exploit, qu'elle a absolument besoin de le raconter à son amie Fifine. Elle ne se rend pas compte que comme tous les timides qui subitement osent et dépassent les bornes, qu'elle-même vient de les franchir.
Au même instant, le triple et puissant beuglement qui retentit, n'est pas celui du taureau du Nabou. C'est le klaxon du Courageux ; il s'agit de l'enseigne qu'on peut lire sur la camionnette du marchand ambulant qui vient au village tous les vendredis. Son véhicule, équipé d'un avertisseur assorti à l'espace rural, est savamment aménagé en rayonnages pour recevoir un maximum de marchandises. En arrivant sur la place, il « beugle » trois fois et il est immédiatement assailli par les plus curieux qui, sous prétexte d'acheter un fromage, stationnent devant tout le temps de la vente, pour bavarder, voir ce que les voisins achètent, et aussi leur casser du bois sur le dos dès qu'ils tournent les talons. C'est la distraction du jour et cela permet par la suite des commentaires parfois désobligeants. La boîte à cancans qui se tient habituellement à la fontaine se déplace devant la camionnette.
L'épicier Antoine Gireu, qu'on appelle familièrement Tony, est une grande perche filiforme d'un mètre quatre-vingt-trois, pour soixante-cinq kilos, emballage compris. À son sujet, l'ex-femme du garde champêtre, feue madame Sylvain, paix à son âme, disait :
— Pour lui faire une radio des poumons, il suffit d'une bougie.
Il faut préciser qu'à cette époque madame Sylvain était radiologue à l'hôpital de Sisteron. Au dernier coup de « meuh » de la corne du Courageux, Albertine Rizzo, soixante et quinze printemps, l'épouse du secrétaire de mairie, se catapulte de sa porte d'entrée vers la camionnette ; toujours bonne première, comme une araignée qui sort de son trou et se précipite sur une mouche qui vient de se prendre dans la toile.
— Tony ! Tu es en retard aujourd'hui ! Tu es encore resté en chemin coincé au bosquet. Méfie-toi, les filles auront ta peau.
Tony se contente de sourire. Il connaît bien l'Albertine, tous les moyens lui sont bons pour soutirer quelques renseignements. Elle prêche le faux pour savoir le vrai, mais qu'importe. Tony renverse les rôles, il répond par une question embarrassante.
— Madame Rizzo ! comment savez-vous que le petit bosquet à l'entrée du village c'est la perte des filles ? Allons courage ! Racontez-moi un peu ! Ravivez vos souvenirs.
Albertine a le chic pour sortir d'une telle situation.
— Viens te mettre à ma place, tu verras d'ici on n'entend rien.
Puis rapidement elle change de sujet.
— Dis-moi plutôt si tu as pensé à apporter de l'huile d'olive ? La semaine dernière tu n'en avais pas. Par ta faute, il y a huit jours que je mange la soupe non assaisonnée. Bien sûr tu ne connais pas ça toi.
Le Tony n'a pas l'air d'être particulièrement touché par la remontrance de l'Albertine, il prend aussitôt une bouteille portant l'étiquette « Huile du vieux moulin » et la lui met dans les bras.
— Voilà de quoi ajouter à la soupe au pistou. Mais n'abusez pas, ça graisse les intestins. Et avec ça ?
— Donne-moi aussi un camembert, mais pas trop fait.
Tony lui tend une boîte étiquetée Georges Bisson Véritable camembert. L'Albertine l'ouvre par le fond, car elle sait que les épiciers les stockent posées à l'envers pour que lors de l'ouverture normale du couvercle ils aient l'air très fermes. Mais vu par l'arrière l'aspect laisse à désirer. Il semble déjà très avancé en âge. Elle tente un ultime contrôle en posant son doigt sur le fin papier qui l'enveloppe. Le geste est trop brutal, la protection craque et l'index de l'Albertine traverse le fromage de part en part.
— Il est trop vieux, donne-m'en un autre.
Tony se fâche.
— Ah non ! Et celui-là, qu'est-ce que j'en fais ? Je ne peux plus le vendre.
Il se met à parler en provençal.
— Degun vai lou croumpa. (Personne ne va l'acheter.)
Il remet le fromage dans sa boîte, ferme le couvercle et l'envoie dans le panier de l'Albertine en disant :
— L'as creba lou prenes, ti lou fau per cinq sòu. (Tu l'as crevé tu le prends, je te le fais pour cinq sous.)
La diversion vient de Josette et Fifine, qui à ce moment-là passent devant l'épicier aux prises avec l'Albertine.
— Bonjour Tony ! Tu carigne ? (Tu dragues ?)
— Salut les filles ! Vous êtes jalouses ?
Les deux copines s'éloignent en riant. Elles auraient volontiers bavardé avec le Tony, mais la présence de la vieille, connue pour être une lame, les en dissuade. Elles traversent la place et se dirigent vers le bistro. Dès qu'elles sont suffisamment éloignées pour ne plus entendre ce qui se dit, l'Albertine passe à l'attaque.
— Cette jeunesse… impolie, mal élevée, traîne partout. De mon temps c'était autre chose, on saluait les vieux, on respectait les cheveux blancs. Maintenant les vieux ne meurent pas assez vite.
— Voyons Albertine ! Vous ne parlez pas sérieusement. Vous avez vu passer ces deux rayons de soleil. Est-ce qu'elles ne sont pas adorables ?
— Vu de loin, oui, tant qu'elles gardent la bouche fermée. Mais dès qu'elles l'ouvrent, c'est pour se plaindre et critiquer les ancêtres. L'autre jour cette peste de Josette était dans la salle de restaurant de ses parents, elle parlait avec un client de passage qui, voyant le grand-père Borel, qui n'a que quatre-vingt-six ans et paraît centenaire, a attiré l'attention de cet étranger. Lorsqu'il a demandé à Josette : Mais quel âge a donc votre grand-père ? Elle lui a répondu : « Il a l'âge ingrat, ça ne peut plus servir et ça ne veut pas mourir ! » Tu vois Tony ! Quand je te dis qu'il n'y a plus de morale.
Tony, avec la prudence d'un commerçant, ne prend pas parti.
— Vous verrez Madame Rizzo, ce fromage est un peu plus crémeux que celui que vous prenez d'habitude, mais il est excellent. Et avec ça, qu'est-ce qu'il vous faut ?
L'Albertine n'entend rien, elle poursuit son monologue.
— Et l'autre, la Fifine c'est pas mieux. C'est une dévergondée de première classe. Il paraît qu'elle va partir, quitter le village. On dit que ses parents l'ont inscrite dans une école d'infirmières à Marseille. Elle va semer la panique à la Croix-Rouge. Ou bessai destrauca un carigniaire medecin. (Ou peut-être trouver un amoureux médecin.)
L'arrivée du jeune maître d'école provoque le silence et met un point final au malaise de Tony. La vieille Rizzo pense que ce nouveau venu au village n'a pas besoin de tout savoir. Elle s'adresse à Tony en provençal :
— Digues rèn de que vène de n'en parla. (Ne dis rien de ce qu'on vient de parler.)
Ce qu'Albertine ne sait pas, c'est que le jeune instituteur est fils de paysan de Manosque et que chez lui on parle encore beaucoup le provençal. Il ne peut s'empêcher de lui répondre dans sa langue :
— Iéu me garce pas mau d'acò. (Moi je me fiche pas mal de ça.)
Pour Albertine c'est un choc, à l'avenir elle se méfiera de lui. Il comprend tout.
— Tony ! Donne-moi encore un paquet de café et ce sera tout pour aujourd'hui, dis-moi combien je te dois.
Puis le jeune instit' fait mine d'ignorer la présence d'Albertine. Il s'adresse à Tony, et sans en avoir l'air, il inflige une leçon de morale à sa voisine qui tarde à empocher la monnaie et tend l'oreille.
— C'est à moi ? Bonjour Tony, je crois savoir que c'est comme ça qu'on vous appelle. Bien sûr si vous permettez. Je suis le nouvel instituteur Frédéric Arnaldi. Et ce que je viens d'entendre m'étonne grandement. J'avais ce matin ma première matinée de cours avec la jeunesse du village. Je les ai trouvés tous très bien élevés, très attentifs, et surtout disciplinés. Ils ne sont pas pires que les anciens. J'ai entendu raconter que jadis à l'école, le maître était obligé d'employer des méthodes punitives dont les élèves d'aujourd'hui n'ont plus besoin. Par exemple, dix minutes à genoux sur une règle en bois ou dix coups de cette même règle sur les doigts pour avoir collé au plafond une boulette de papier mâché, d'où pendait une silhouette représentant le maître. Son nom était écrit dessus. Ensuite le coupable était mis en quarantaine, c'est-à-dire que tous les autres avaient interdiction de lui adresser la parole pendant les récréations, et ce, quarante jours durant. Actuellement ces méthodes n'ont plus cours, car les jeunes sont plus respectueux de leurs aînés. Quoi qu'en disent encore certains. Qui ont peut-être fait pire. Ma grand-mère disait : « C'est la première poule qui chante, qui a fait l'œuf. » Ce qui est navrant, c'est que depuis seulement trois jours que je suis au village, et j'ai déjà entendu beaucoup de poules chanter. À propos de poules, il me faut une douzaine d'œufs, des vermicelles fins, deux tranches de jambon…
— Attendez ! Attendez ! Une chose après l'autre ; voici les œufs, pour les pâtes, vous avez une préférence ?
Pendant ce temps, le groupe s'est agrandi. En attendant leur tour, tout en restant très proches du fourgon du Courageux, la discussion se poursuit.
Fin de l'extrait — Chapitre 3
La suite dans Fifine la Bas-Alpine — et la discussion sur la place n'est que le début des surprises que le village réserve au jeune instit'.